INDE - Langues et littératures


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1. Langues et littératures indo-aryennes

Dans le sous-continent indien aux côtés du bloc dravidien, des groupes munda et tibéto-birman, le groupe linguistique de loin le plus important est le groupe indo-aryen. Les langues indo-aryennes forment la branche indienne de la famille indo-européenne. Elles sont parlées par 78 p. 100 de la population actuelle du sous-continent, soit 73 p. 100 des Indiens, la quasi-totalité des Pakistanais, 70 p. 100 des Singhalais et la majorité des Népalais. Plusieurs d’entre elles ont irradié hors de l’Inde avec les colonies émigrées en Asie du Sud-Est et en Afrique australe.

Les langues indo-aryennes ont produit des littératures qui diffèrent quant à l’âge, l’ampleur et l’importance. Ces langues utilisées à des fins littéraires et religieuses – avec les littératures védique, sanskrite, p li, etc. – échelonnent leurs productions sur plus de trois millénaires, depuis les textes védiques jusqu’aux écrits modernes.

Un petit nombre seulement d’entre les langues actuelles de ce groupe ont produit à date ancienne des littératures importantes. Les autres, d’abord variantes locales des premières grandes langues littéraires, se sont individualisées tardivement dans les diverses régions, et ont accédé finalement, pour la plupart, au rang de langue littéraire.

Les littératures en ancien et moyen-indien

Le sanskrit

La langue indo-aryenne la plus anciennement attestée littérairement est le sanskrit védique ou «vieil-indien» encore très proche de l’iranien des g th de l’Avesta . C’est la langue des Veda (1500-1000 av. J.-C.), textes religieux destinés à être vénérés, plus tard comme textes canoniques par des groupes divers de l’hindouisme.

Une vaste littérature d’exégèse religieuse est issue de ces textes. Le monument le plus remarquable en est l’ensemble des Upani ルad qui furent le point de départ de deux millénaires de spéculations philosophiques et théologiques. Une littérature technique en sanskrit apparaît très tôt. Le domaine le plus anciennement cultivé fut peut-être la grammaire et la phonétique. La description que fit du sanskrit le grammairien P ユini présente à côté des archaïsmes védiques, une forme de sanskrit à structure morphologique très régulière, très précise. C’est ce sanskrit que l’on appelle «classique» et qui, répandu et fixé par l’enseignement à travers toute l’Inde, a servi aux lettrés – comme le latin en Europe – d’instrument général d’expression littéraire, scientifique et technique.

En outre, seule langue représentée dans toutes les régions de l’Inde à un moment où les parlers régionaux se différenciaient de plus en plus, il a largement servi de langue de relations générales même à l’étranger. Mêlé aux formes linguistiques populaires, il a été employé dans des inscriptions et dans nombre de textes bouddhiques des premiers siècles de notre ère, constituant un sanskrit hybride.

La littérature sanskrite comprend tous les genres. Le domaine religieux est le plus vaste: épopées (Mah bh rata , R m ya ユa ), recueils de mythes (Pur ユa ), manuels de technique religieuse ( gama ou Tantra ). L’importance de l’activité d’exégèse des lettrés indiens, toujours soucieux d’appuyer les enseignements sur l’autorité des textes vénérés, provoqua un développement remarquable de disciplines comme la grammaire, la poétique, la logique, la m 稜m ュs (jurisprudence du rituel), l’exégèse des Upani ルad , le droit, l’économie et la politique. Toutes les sciences indiennes, astronomie, mathématiques, médecine, etc., se sont exprimées en sanskrit.

Enfin, les belles-lettres ont, à l’époque ancienne, été presque exclusivement sanskrites. Ce n’est que depuis les premiers siècles de l’ère chrétienne que l’on peut parler d’une concurrence littéraire, celle du tamoul, bien que beaucoup d’auteurs tamouls aient aussi, voire exclusivement, écrit en sanskrit. La concurrence, néo-indienne est beaucoup plus tardive, au XIVe ou XVe siècle. L’apparition des langues modernes dans la littérature n’a pas causé jusqu’au XIXe siècle de déclin du sanskrit. Bien plus, les littératures en langue vernaculaire ne sont nées que sur ce fonds de culture exprimée en sanskrit.

Quant aux dialectes qui composent le moyen-indien, ils dérivent immédiatement du sanskrit, ou du moins «d’un état de langue analogue, plus voisin de la langue parlée et parfois archaïsant» (L. Renou). Le plus ancien témoin daté en moyen-indien est d’ordre épigraphique: les inscriptions de l’empereur A ごoka remontent au milieu du IIIe siècle avant notre ère.

Le p size=4li

De tous les dialectes moyen-indiens, le plus voisin du sanskrit est le p li (proprement «ligne» [du texte sacré] par opposition au «commentaire» juxtalinéaire qui accompagnait traditionnellement le texte). Il a servi à noter tout d’abord les Écritures du bouddhisme méridional de la secte des Therav din et, jusqu’à une époque récente, la vaste littérature composée par les nombreux commentaires du Canon bouddhique.

Selon la tradition, la rédaction du Canon bouddhique p li se serait faite à Ceylan, peu avant notre ère. Le Canon s’organise en trois recueils de textes ou Tipi レaka : «Les trois corbeilles». La première ou Vinayapi レaka («corbeille de la discipline») comprend trois parties: le formulaire de confession, les préceptes pour la vie des moines et des nonnes, enfin, des catéchismes. La deuxième ou Suttapi レaka («corbeille des sermons») comprend cinq recueils rapportant les propos doctrinaux du Buddha; le cinquième recueil contient le célèbre Dhammapada , dont il existe plusieurs traductions chinoises et une tibétaine; le Suttanip ta est un recueil fameux de discours en vers de haute valeur poétique, insérés dans des récits en prose; parmi tous les sutta , le Mah parinibb nasutta ou évocation des derniers jours de la vie terrestre du Buddha est le récit le plus grandiose. La troisième ou Abhidhammapi レaka («corbeille de dogmatique») comprend sept ouvrages; les Therag th et Ther 稜g th sont des stances édifiantes prononcées par les disciples éminents du Buddha et les nonnes célèbres; elles présentent une grande valeur littéraire.

Les J taka , ou «naissances», constituent la partie la plus importante du Suttapi レaka . Ils se composent de cinq cent quarante-sept contes relatifs aux existences antérieures du Buddha; pour la plupart puisés directement au vieux fonds du folklore indien, ils ont été mis en relation avec le Buddha. Leur grande popularité est déjà attestée anciennement par les multiples représentations qu’en ont faites les sculpteurs de Bharhut et de S ñci (IIe et IIIe s. av. J.-C.). C’est une des œuvres majeures de la littérature indienne.

Une vaste littérature exégétique se rattache au Canon p li: le Milindapañha discute les points les plus importants de la dogmatique bouddhique sous forme d’un dialogue plein de saveur. L’ouvrage le plus remarquable est le commentaire des J taka attribué à Buddhaghosa au Ve siècle. Des ouvrages indépendants de la littérature postcanonique en p li consignent les traditions historiques de Ceylan comme le D 稜pava ュsa «histoire de l’île» et le Mah va ュsa «grande histoire» au Ve siècle. Avec les textes historiques plus récents (XIe-XIIe s.) tels le Bodhiva ュsa , ils forment les chroniques proprement dites de l’île et fournissent de précieux renseignements sur l’histoire du bouddhisme ancien dans l’Inde et son introduction à Ceylan. Imitées et composées sur les modèles singhalais, des chroniques en p li ont été aussi rédigées en Indochine: on connaît un Mah va ュsa cambodgien; le Saddhammasangaha traitant des Conciles et des débuts du bouddhisme à Ceylan a été composé au Siam; la Jinak lam lin 稜 expose l’histoire du bouddhisme dans l’Inde, à Ceylan et au Siam; la Va ュsam lin 稜 est une chronique laotienne.

Parmi les nombreux ouvrages légendaires rédigés en prose entrecoupée de vers, citons la Rasav hin 稜 , recueil de cent trois récits édifiants, encore très estimée de nos jours à Ceylan.

Il existe aussi en p li une littérature grammaticale illustrée par la grammaire de Kacc yana et celle d’Aggava ュsa, intitulée Saddan 稜ti .

Les pr size=4krits

On groupe sous le nom de pr krits les autres dialectes moyen-indiens. Le pr krit le plus anciennement connu est celui des inscriptions d’A ごoka (IIIe s. av. J.-C.). Il existe divers pr krits répondant à des variétés régionales. On distingue le pr krit littéraire proprement dit et celui des textes religieux du jaïnisme.

C’est au sein même de la littérature dramatique sanskrite que l’on trouve les premières formes de dialectes pr krits: la ごaurasen 稜 servant au dialogue familier, la m h r ルレr 稜 destinée aux strophes chantées. La m h r ルレr 稜 est la langue de poèmes narratifs comme le Setubandha qui raconte, développant un passage du R m ya ユa , le meurtre de R va ユa. Célèbre est l’anthologie attribuée au roi H la et qui comprend sept cents pièces lyriques rappelant les chansons populaires. Elle fut composée entre le VIIe et le IIIe siècle avant J.-C.

Les pr krits jaïna ont servi à noter les textes canoniques ou paracanoniques; ils sont de deux sortes: ardham gadh 稜, ou langue archaïque du Canon jaïna, et des formes jaïna de ごaurasen 稜 et m h r ルレr 稜.

Le Canon forme un ensemble de textes religieux et profanes propres aux jaïna. Il est divisé en douze a face="EU Updot" 臘gamembres») et douze upa face="EU Updot" 臘ga («membres subsidiaires»); il comprend aussi d’autres textes isolés ou groupés. La littérature non canonique jaïna est rédigée soit en sanskrit, soit en m har ルtr 稜 dite jaïna. Elle est proche des thèmes de la littérature sanskrite et comporte de nombreuses biographies légendaires.

L’apabhra ュ ごa, littéralement «dialecte chu (de la norme)», est un pr krit évolué, aberrant par rapport aux grammaires, dans lequel sont rédigés nombre d’ouvrages entre le Xe et le XIIe siècle: œuvres poétiques, épopées religieuses, le plus souvent d’inspiration jaïna. Au Bengale, s’est conservée une forme particulière d’apabhra ュ ごa avec les strophes bouddhiques de K ユha et de Saraha (VIIe-XIe s.).

Les littératures néo-indiennes

Le hind size=4稜 et l’urd size=4

Les principales langues indo-aryennes littéraires d’aujourd’hui, ou néo-indiennes, sont différenciées d’après leurs régions d’extension. Les États qui constituent actuellement l’Union indienne ont été délimités principalement d’après l’usage de leurs langues. Ainsi le Panjab, le Kashmir, le Bengale occidental, l’Orissa, le Gujarat, le Maharashtra sont les régions où l’on parle respectivement le panjabi, le kashmiri, le bengali, l’uriya, le gujarati et le marathe. Les autres États du nord de l’Inde utilisent le hind 稜.

Le nom de «hindi» provient de milieux iranisants; c’est la langue du «Hind», nom persan du nord de l’Inde, et des hindous, peuples aux religions propres à l’Inde par opposition aux musulmans. Hind 稜 (avec la variante hinduv 稜) s’est d’abord appliqué à l’ensemble des parlers des Indiens hindous, c’est-à-dire non convertis à l’islam aux temps où celui-ci dominait l’Inde du Nord. Le terme d’ourdou (langue des «camps») désigne la même langue, mais telle qu’elle est parlée par les Indiens convertis à l’islam et dans laquelle le vocabulaire proprement indien est remplacé en grande partie par des emprunts massifs au persan, à l’arabe et au turc. Le hind 稜 emploie l’écriture indienne dite n gar 稜 ; l’ourdou, l’écriture persane avec addition de signes diacritiques pour noter les sons indiens n’existant pas en persan. Depuis la fin du XIXe siècle on a communément attribué, à la suite de Gilchrist, le nom d’hindustani soit à l’ourdou, soit au parler dit aussi «hindustani de bazar» qui servait de lingua franca dans les relations générales des hindous et des musulmans. Tandis que survivent plusieurs dialectes hind 稜s régionaux, un hind 稜 «standard» s’est constitué par les journaux, les livres et l’enseignement général; il a été adopté comme langue officielle de l’Union indienne dans l’intention de le substituer à l’anglais.

C’est surtout après l’an mille que se sont développées les littératures indo-aryennes modernes issues des pr krits, mais largement «resanskritisées» dans leur vocabulaire. Elles ont servi de moyen d’expression aux dévots de K リルユa et de R ma principalement, et ont produit également nombre de chants et de légendes épiques ou héroïques, ont traité, enfin, des thèmes de la littérature sanskrite.

Dans les diverses formes régionales du hind 稜 on trouve d’abord, en hind 稜 occidental, le Prithir jr sau (geste du dernier roi hindou de Delhi), du XIIe siècle, qui semble le chef-d’œuvre de toute une littérature épique vouée à célébrer les R jput et leurs interminables luttes contre les musulmans. La littérature religieuse se développe autour des maîtres des sectes vishnuites comme R m nanda au XVe siècle ou Vallabha au début du XVIe siècle. K bir (1440-1518), auteur du fameux B 稜jak en hind 稜 archaïque, se distingua par son esprit de polémique religieuse et son mode d’expression sarcastique. Citons aussi N nak (1469-1538), fondateur de la secte des Sikhs, et ses hymnes compilés pendant les XVIe et XVIIe siècles par les maîtres de l’église sikh et réunis dans le Granth ou «livre».

Une œuvre domine toute la littérature religieuse de l’Inde moderne: celle de Tuls 稜d s (1532-1623) avec son R mcaritm nas en avadh 稜, libre adaptation du R m yana sanskrit de V lm 稜ki; il est lu et récité chaque jour depuis trois siècles dans toute l’Inde du Nord et compte à juste titre parmi les grandes œuvres du génie indien. La littérature krishnaïte s’est développée au pays braj autour des lieux saints avec notamment l’école littéraire de l’A ず レach p («les huit sceaux», groupant huit poètes), fidèle aux doctrines vallabhites. Le plus illustre poète lyrique en langue braj est S rd s, l’auteur du célèbre S rs gar (XVIe s.), recueil de chants de dévotion à K リルユa, répétant avec une variation infinie le thème de l’amour divin. La littérature religieuse compte aussi au XVIe siècle l’épopée mystique du poète soufi Muhammad J yas 稜, la Padum vati , écrite en avadh 稜, et une histoire des principaux saints vishnuites, la Bhaktam l , en hind 稜 occidental.

L’époque moderne du hind 稜 commence avec l’établissement de la domination britannique. Notons le Prems gar de Lall L l, considéré comme la première œuvre en hind 稜 moderne (1810), popularisant le dixième livre du Bh gavata Pur ユa . À une époque plus récente, la littérature subit fortement l’influence du roman européen. Il faut retenir le nom de Premchand (1880-1936), auteur de Godhan (1936), roman d’inspiration sociale et rurale. La littérature dramatique moderne hindie est riche: drames mythologiques, sujets historiques ou sociaux sont à l’ordre du jour.

Différente est la littérature ourdou, empruntée à la Perse dans ses formes (poétique, métrique), comme dans ses sujets (héros de tradition persane: Alexandre, Y suf et Zulaikh ), ses cadres (géographie de l’Asie antérieure), ses symboles (rose, cyprès, rossignol). Un style poétique dit «rekht » s’est développé depuis le XVIe siècle avec Amir Khusr et a atteint son apogée avec Wal 稜 (1667-1741) et ses poèmes de louange, de lyrisme ou de mysticisme soufi. C’est lui qui implanta l’ourdou à Delhi, jusque-là seul représenté dans le Dekkan. Les historiens de cette littérature consacrent quatre poètes de Delhi ou d’Agra comme les «quatre piliers de l’ourdou»: Mazhar, Saud , Dard et M 稜r Taq 稜. La langue de Gh lib (1797-1869) est considérée comme un modèle parfait en prose ou en vers. Le poète ourdou le plus illustre à une époque récente est Muhammad Iqb l (1873-1938), poète national du Pakistan, qui associe les tendances mystiques persanes à des aspirations modernes.

Le marathe, le bengali et le singhalais

D’autres langues indo-aryennes ont développé des littératures importantes: le marathe, le bengali, le singhalais.

Les débuts de la littérature marathe remontent au XIIe siècle avec le poète Mukundar ja qui vulgarisa les principes du Ved nta . Au XIIIe siècle, Jnañdev, le «Dante du pays marathe», commenta librement en vers la Bhagavadg 稜t ; N mdev (XIVe s.), dans ses chants, exprime en termes ardents sa dévotion pour Vithob (Vi ルユu); Tuk r m (1608-1694), enfin, ascète errant, s’est voué au k 稜rtana (chant de dévotion) et a laissé des milliers d’hymnes. La littérature historique est vaste: ballades (pov d ) ou chants rimés composés par des bardes, chroniques historiques (bakhar ). La période contemporaine a vu fleurir des œuvres d’inspiration nationaliste avec Tilak, des drames, des romans, volontiers inspirés de l’Europe avec Govindagraj.

Les ouvrages les plus anciennement connus en bengali sont des chants mystiques (Xe-XIe s.) d’inspiration bouddhiste ésotérique du culte Sahajiy . Des légendes poétiques très populaires sont composées jusqu’au XVe siècle en «moyen-bengali». À partir du XVe siècle, apparaissent les poètes Ca ユボ 稜d s et Vidy pati qui rivalisent de virtuosité dans l’expression de leur amour mystique. Une large place doit être faite aux traductions et adaptations des grands textes sanskrits: le R m ya ユa de K リttib s est resté populaire au Bengale. Caitanya au XVIe siècle créa un immense mouvement de dévotion krishna et fonda une religion à base d’amour extatique. Nombreuses sont les œuvres littéraires qui fleurirent autour de son mouvement: dogmatique, rituel, mais aussi biographies versifiées de Caitanya. La lyrique s’exprime dans le dialecte brajbul 稜 dont le thème principal reste la geste krishnaïte. Très riche est la littérature moderne: le nom qui la domine est celui de Rabindran th Tagore (1861-1941), prix Nobel de littérature en 1913; poète, romancier, dramaturge, fondateur d’une université à S ntiniketan, il s’attacha à répandre un humanisme associant valeurs orientales et occidentales. Enfin le grand mystique R makrishna (1834-1886) s’exprima en bengali. La littérature moderne bengalie est sans nul doute la plus riche de l’Inde; elle a le privilège d’avoir été souvent traduite en langues européennes.

La littérature singhalaise est fort importante. Son stade ancien est en langue dite «elu». Littérature essentiellement bouddhique, elle consiste en commentaires, traductions des textes p li, ou bien annales concernant les communautés bouddhiques. La Saddharmaratn vali , sorte de commentaire au Dhammapada , est classique. La poétique imite le k vya sanskrit; elle est brillamment illustrée par Totagamuva au XVe siècle. Au XVIIe siècle naquit une littérature singhalaise chrétienne. Notons la littérature technique comportant grammaires, lexiques, ouvrages historiques. La littérature contemporaine est de tendance bouddhique: poèmes, légendes épiques locales, drames musicaux (n レya ).

Citons aussi les littératures: sindh 稜, comprenant surtout des ballades populaires; panj b 稜, qui contribue d’abord à l’élaboration du «Livre» des Sikh, puis se met au service des musulmans et cultive de riches légendes poétiques; k shm 稜r 稜, qui fait fleurir les lettres hindoues et musulmanes; pah r 稜, née sur les pentes de l’Himalaya; gujar t 稜, liée au jaïnisme, à la communauté p rs 稜 et à l’hindouisme; et enfin la littérature oriy , principalement ramaïte et krishnaïte, voisine de la littérature bengalie.

2. Langues et littératures dravidiennes

Les langues du sud de l’Inde

Plus de vingt langues, environ 179 millions de locuteurs, un cinquième de la population de l’Inde, donnent au groupe dravidien, majoritaire dans le sud du Deccan, la sixième place dans le monde. À son importance numérique s’ajoutent une importance culturelle considérable au sein de l’indianisme et une importance politique dans l’Inde d’aujourd’hui. Cette famille linguistique, homogène et bien définie, est de type «agglutinant» (en fait, il s’agit de langues à suffixes, qui tendent à devenir flexionnelles); elle reste sans parenté établie, bien que les rapprochements avec les langues finno-ougriennes soient tentants. Sa préhistoire est mal connue, son histoire grevée de préjugés.

Le terme «dravidien» a été créé en 1856 par R. Caldwell, l’initiateur des études comparatives dravidiennes, pour grouper le tamoul et les langues qui lui sont apparentées, c’est-à-dire les vernaculaires de la grande majorité du sud de l’Inde. il l’empruntait au sanskrit dravi ボa , terme relié lui-même à «tamoul» par le pr krit damila . En dehors de la linguistique, le mot «dravidien» n’a que des acceptions contestables, sans rigueur scientifique. En anthropologie physique, on l’a utilisé, depuis Risley, pour désigner le groupe relativement homogène dit mélano-indien ou sud-indien, soit les Tamouls et les populations qui leur ressemblent, en réservant le cas des brahmanes; classement peu satisfaisant et purement descriptif, qui n’ouvre aucune parenté génétique. Métissages, sous-groupes endogames rendent hasardeuse toute taxonomie et dangereux tout effort pour extrapoler du langage à la race. La même confusion existe en anthropologie culturelle, où la théorie d’une invasion aryenne brahmanique, repoussant et dominant la masse autochtone ou antérieurement établie des Dravidiens dans le sud de la péninsule, a conduit de la reconnaissance objective des traits communs au Sud et de la recherche légitime des substrats préaryens à l’élaboration abusive d’une véritable mythologie dravidienne. Son expression extrême s’est traduite par l’idéologie «sudiste» du Parti progressiste dravidien (D.M.K.), à Madras, dont l’importance politique était considérable, dans son hostilité au Nord, au sanskrit, aux brahmanes. Mais, dans l’histoire de l’Inde, cet antagonisme explicite est une idée neuve, plutôt apparue à la suite du nationalisme, au XXe siècle, que confirmée par une longue tradition.

Le problème des origines et des influences

Il est regrettable que le dravidien, comme le mu ユボstet, soit pris pour la langue des primitifs de l’Inde, une sorte de gaulois victime d’une invasion culturelle grécoromaine, mais la quête même de la culture dravidienne, par ses apôtres, a aidé à la légende, prenant parfois l’aspect folklorique des antiquités druidiques. Par réaction contre le ritualisme brahmanique et certaines contraintes sociales, on a créé, depuis la fin du XIXe siècle, la fiction d’une société dravidienne idéale, non sans affinités avec une sorte d’état de nature: né pur et généreux, l’Émile dravidien aurait été brimé et corrompu par l’aryanisation progressive de sa patrie... Au mépris, injustifié mais traditionnel, entaché d’ethnocentrisme indo-européen, de l’indianisme classique pour tout ce qui est dravidien, répond aussi la tentation permanente des dravidologues depuis le père Heras: annexer à leur domaine la brillante civilisation ancienne de la vallée de l’Indus, aux IIIe et IIe millénaires avant J.-C.

Certes les fouilles de Lothal et Kalibangan prouvent que la culture matérielle d’Harapp et Mohenjo-D ro a porté jusqu’au Gujer t et au R jasth n son art de l’urbanisme, ses poteries, et l’existence de contacts commerciaux avec le Moyen et le Proche-Orient est évidente. Mais l’écriture reste mystérieuse: textes très courts, sceaux ou fragments de pots, d’ivoires, de bronzes dont on sait seulement, depuis B. B. Lal, qu’il faut les lire de droite à gauche (parfois peut-être aussi en boustrophédon), aucun texte bilingue. Les déchiffrements, en «protodravidien» par des Russes, puis par une équipe scandinave (1969), ne sont pas encore concluants, ni surtout exempts de propos extra-linguistiques. Si les parallélismes avec le sumérien, les étymons protodravidiens tirés du Dravidian Etymological Dictionary de Burrow et Émeneau sont des bases solides, mais déjà d’une combinaison difficile, il est plus dangereux d’interpréter en termes dravidiens les quelques faits de culture qu’on croit entrevoir: protoshivaïsme (?), déesse mère, culte de l’arbre ou du phallus, ou de lier les établissements balnéaires et les égouts de la civilisation de l’Indus à l’horreur de la pollution dans le système des castes – que l’idéologie dravidienne, aujourd’hui, attribuerait plus volontiers à l’aryanisme. Enfin, le Br hu 稜, îlot dravidien perdu au Baluchist n, est sans doute une butte témoin, mais on ne sait de quoi. Il illustre d’ailleurs les difficultés anthropologiques de l’entreprise.

La question est donc ouverte, mais l’hypothèse de travail reste l’une des plus vraisemblables, car il est possible que les langues dravidiennes aient couvert avant l’apport indo-aryen une aire géographique plus vaste. Ce qui est certain, c’est que les échanges culturels entre le Nord et le Sud sont attestés au moins au IVe siècle avant l’ère chrétienne, date antérieure aux premiers témoignages littéraires dravidiens conservés. Les études ont révélé aussi l’importance de l’élément dravidien dans la structure et le vocabulaire de l’indo-aryen le plus ancien, et souligné des analogies phonologiques et grammaticales nombreuses entre dravidien, moyen-indien et indo-aryen moderne. La recherche linguistique elle-même invite à saisir l’Inde entière dans une perspective qui privilégie ce qui l’unit, plutôt que dans ce qui la divise.

Groupes et sous-groupes linguistiques

Le recensement actuel des langues dravidiennes est le suivant, avec quelques incertitudes dans les chiffres, qui fixent au moins un ordre de grandeur.

Quatre langues écrites, langues officielles de quatre États de l’Union indienne, ont une longue tradition littéraire: le tamoul (48 millions de locuteurs, État du Tamiln d, ex-Madras; seconde langue de Sri Lanka, troisième langue de la Malaisie, parlé en Afrique du Sud, aux Fidji, à l’île Maurice, à la Réunion, etc., par les minorités indiennes), le telugu (55 millions de locuteurs, État d’ ndhra Pradesh; seconde langue de l’Union indienne après l’hind 稜), le kanna ボa ou kanara (42 millions de locuteurs, État de Mysore) et le malay lam (34 millions de locuteurs, État du Kerala et îles Laquedives). (Pour les statistiques précédentes, cf. LINGUISTIQUE - Les langues dans le monde, pour les suivantes, cf. K. Zvelebil, 1977.) Le tu ヤu (935 000 locuteurs, région de Mangalore, sur la côte de Mysore) n’a qu’un siècle d’existence écrite, malgré un riche vocabulaire et des traditions folkloriques plus ou moins confondues avec leur expression kanna ボa; les autres langues n’ont pas d’écriture et occupent des positions géographiques marginales. Ainsi le ko ボagu, ou coorg (78 000 locuteurs autour de Mercara dans le Mysore), le ko レa (Kotagiri, 1 000 locuteurs) et le to ボa (Ootacamund, 1 000 locuteurs, mais chers aux ethnographes) dans les régions montagneuses des Nilgiri... Un sousgroupe «central» au nord de l’ ndhra Pradesh réunit kolami (avec un dialecte, naïki ou bh 稜l 稜), parji (dans le Bastar) et gadba (deux dialectes: ollari et salur), au total 132 000 h.; en plein domaine indo-aryen, l’Orissa abrite le konda (12 000 locuteurs), le ku 稜 et le kuwi (678 000 locuteurs) tandis que le gondi disperse surtout dans le Madhya Pradesh les nombreux dialectes de plus de 2 million de locuteurs. Plus au nord, on trouve le kurukh (ou or on, 1 133 000 locuteurs, dans le Chota N gpur) et le malto (88 000 l., au Bengale occidental, dans le R jmah l), desquels on rapproche le br hu 稜, seule langue dravidienne (de vocabulaire plus que de structure) parlée hors de l’Inde, par une tribu isolée au Baluchist n, de type physique turco-iranien et de 200 à 250 000 âmes. Certains travaux ajoutent au groupe «central» le ma ユボa et le pe face="EU Updot" 臘go.

Énumération fastidieuse, mais nécessaire: elle souligne la disparité des données offertes au comparatiste. Quatre langues étalent sur de longs siècles des textes littéraires, un matériel épigraphique et une variété considérable de dialectes. La littérature tamoule remonte aux origines de l’ère chrétienne au moins; la plus ancienne inscription kanna ボa est de 450 et le premier texte, du IXe siècle, suppose un ou deux siècles de productions antérieures; l’écriture évoluée du kanna ボa et la littérature telugu naissent vers le XIe siècle, le malay lam enfin au XIIIe siècle. Le premier texte tu ヤu imprimé est une traduction de l’Évangile de saint Matthieu (1842) et, avec d’autres productions chrétiennes ultérieures des missionnaires, il ne reste de cette ancienne littérature que quelques p ボdana , proses poétiques qui célèbrent sur fond d’histoire les disputes et les guerres du pays, ses héros et héroïnes qui, une fois morts, deviennent bh ta ou démons, quelques chants populaires ou sandi , destinés surtout à accompagner des danses quasi rituelles, et des proverbes. Les années 1920-1930 ont vu une brève renaissance: chants, drames sociaux, littérature de propagande ou de traduction; elle semble avoir tourné court. Le coorg offre, avec moins de richesse, le même bilan: ballades héroïques, chansons folkloriques, proverbes, littérature missionnaire. Il en va de même des autres langues: maigres recueils populaires de chants, de contes, de dictons, parfois simples listes de vocabulaire recueillies dans des groupes tribaux dont certains sont en voie d’extinction. Cela relève de l’ethnographie plus que de la littérature.

C’est cependant l’apport des langues parlées et des dialectes qui a élargi et rénové les bases du comparatisme dravidien fondé par Caldwell qui ne dénombrait que douze langues en 1856, mais prenait date en face du comparatisme indo-européen, lui-même alors encore adolescent. Les recherches actuelles ne découvriront peut-être pas de nouvelle langue, mais la dialectologie leur offre un champ très vaste, répertoire de structures et de formes souvent plus archaïques que la tradition littéraire. Celle-ci doit être étudiée de manière plus historique. Les textes ne sont datés que très approximativement (sauf peut-être en telugu), mais l’épigraphie apporte son concours, et un inventaire linguistique comparé peut confirmer la chronologie, fondée davantage sur des éléments stylistiques ou lexicaux que sur la phonétique ou la structure grammaticale; la stabilité, artificielle mais peu commune, de la langue écrite est en effet un trait remarquable de toutes ces littératures. En tout cas, la linguistique dravidienne s’est bien développée, dans beaucoup d’universités indiennes, américaines ou soviétiques. La tradition française est plus attachée au tamoul, à cause de son originalité et de la richesse de son apport à la connaissance de l’hindouisme.

Genres et écoles littéraires

Les quatre littératures importantes constituent en effet une contribution essentielle à l’histoire de la culture indienne. Elles seront présentées séparément. Seuls sont évoqués ici les problèmes généraux qui leur sont communs. Deux équivoques capitales sont à dissiper: vernaculaire ne signifie pas seulement populaire, et dravidien ne signifie pas étranger à l’hindouisme d’expression sanskrite.

Toutes les littératures dravidiennes souffrent de dichotomie entre langue littéraire et langue parlée. Celle-ci, riche, diversifiée selon les régions, la culture, le statut social – bien qu’on ait peut-être exagéré l’opposition dialectale par castes –, a engendré des œuvres vigoureuses, généralement sous-estimées et qui n’ont été que tardivement fixées par écrit. Leur antiquité est présumée plus que prouvée. À cette catégorie se rattachent de très importantes collections de ballades en malay lam, les p レalu ou poèmes lyriques telugu en mètres régionaux, les yak ルa g ユa telugu ou kanna ボa, sortes de drames populaires, formes théâtrales où le texte écrit s’efface parfois devant la danse ou la mimique, mais où une large place est faite à la verve populaire, et aussi une foule de chants et de proverbes accordés aux rythmes de la vie, des travaux et des fêtes, que le réveil nationaliste contemporain a incité enfin à recueillir. Le tamoul a, lui aussi, d’innombrables drames de rues, ballades historiques, chants destinés à la danse ou à l’accompagnement musical: certains kummi ou kurava 讀ci deviennent, par insensible transition, de véritables chefs-d’œuvre poétiques. Le nom de Puka Lenti, poète du XVe siècle, couvre aujourd’hui toute une production anonyme récente d’éditions populaires célébrant dieux secondaires, rois et héros locaux. Conservatoire de mètres rares ou faciles, où se renouvelle périodiquement la langue littéraire, répertoire de thèmes folkloriques allant de la verve villageoise à la dévotion nationale ou religieuse, psautiers populaires des k 稜rtana , chansons des pèlerins, complaintes politiques ou chansons de geste, cette littérature énorme reste méconnue; il est temps d’en dresser l’inventaire comparatif, de retrouver dans les langues diverses la sagesse subtile des Koma レi, sans doute originaires de Penugo ユボa (district de Gun レ r) mais qui ont essaimé dans tout le Sud, ou les histoires prêtées au poète kanna ボa Tenn la R ma dont la légende fait le bouffon de la cour de Vijayanagar. Le pur classique tamoul ancien qu’est le Cilappatik ram unit à une trame épique de ton soutenu une variété étonnante de thèmes et de mètres folkloriques; de même les plus grands auteurs revigorent souvent leurs accents par un retour aux formes plus populaires de l’expression, en kanna ボa la prose lyrique de Basava (XIIe siècle) ou les tripadi , aphorismes de trois vers, de Sanvajña (XVIIe siècle); en telugu le style emporté des Centuries de Vemana, le poète du peuple; en malay lam, les Tu ヤヤal (rondes) de Ku 讀can Nambiy r, prétexte à une vigoureuse peinture satirique...

Mais, à l’encontre de ce courant régional ou populaire, les milieux littéraires ont toujours eu tendance à élaborer un style plus recherché, régi par une rhétorique entretenue par de riches écoles grammairiennes, très souvent de formation sanskrite. La diction relevée a pris ses modèles et ses critères dans la tradition du k vya sanskrit. Seule, l’originalité de la littérature tamoule refusa, à l’origine, de s’y plier, mais ce fut pour créer sa norme propre: sous sa forme la plus haute, c’est une sorte de sanskrit dravidien, aussi éloignée du langage populaire. En kanna ボa, l’effort principal des mouvements des XIIe et XVIIe siècles tend à briser le mur toujours redressé entre style littéraire et style parlé. Le telugu, au cours de longs siècles d’adaptations du sanskrit, n’affirme jamais mieux son originalité qu’en renchérissant sur la recherche d’expression de son modèle: un certain ésotérisme précieux en est souvent la rançon chez ses meilleurs auteurs. Le malay lam a dû frayer sa voie propre entre deux écoles, tamoule et sanskrite; alors que, par rapport à leur commune origine, le malay lam parlé présente une évolution beaucoup plus «avancée» que le tamoul, l’un de ses premiers textes littéraires, le R macaritam est écrit dans un style artificiellement tamoulisé.

Sanskrit et dravidien

Loin de s’opposer, sanskrit et littératures dravidiennes se compénètrent donc. Exprimant une même culture, celles-ci donnent, à qui n’est pas attentif aux détails, une impression de redite. Chacune a son ou ses R m ya ユa (il n’y en a pas moins d’une dizaine en kanna ボa), ses Mah bh rata , ses Bh gavata , ses textes dévots, techniques ou didactiques, traductions libres, adaptations originales ou créations véritables, contrepoint ou complément du sanskrit, auquel elle s’ajoute ou se substitue, popularisant les grands textes de l’hindouisme. Ainsi, le telugu ouvrit sa littérature par une ère de traductions du sanskrit qui en répandirent la culture dans tous les domaines, dotèrent les poètes d’un vocabulaire et d’une prosodie plus riches, les rompirent à toutes les virtuosités. Beaucoup d’ailleurs s’exerceront dans les deux langues. La contribution des auteurs d’origine «dravidienne» à la littérature sanskrite est en effet impressionnante: Ved nta De ごika qui écrivit en sanskrit comme en tamoul n’est pas une exception. Entre les littératures dravidiennes même, les emprunts sont nombreux. L’empire de Vijayanagar a été bénéfique au kanna ボa comme au telugu, la poésie telugu fut l’ornement des cours des Nayak de Tanjore et de Madurai; tout le Sud chante les hymnes de Ty gar ja ou K ルetrayya, orgueil de la littérature musicale telugu, alors que des commentaires fortement sanskritisés diffusent en ndhra les textes des lv r, les grands hymnologistes vishnuites du pays tamoul. Il n’est pas jusqu’à l’Isl m lui-même qui n’ait su trouver un accent original dans chacune de ces langues...

Trop insister sur leur caractère «dravidien» serait les mutiler, ou plutôt, s’agissant des littératures, reporter par anachronisme dans la période historique, où la fusion culturelle est un fait, une querelle d’origine qui n’est qu’un phénomène de foi. Inversement, les négliger au profit exclusif du sanskrit serait mutiler l’hindouisme d’un apport original et diversifié: il n’est pas d’étude du philosophe viçi ルt dvaita R m nuja sans référence au «veda» tamoul que sont les poèmes de Namm Lv r; il n’est pas d’exposé possible du ごaivasiddh nta sans référence aux mystiques ou philosophes shivaïtes tamouls. L’important est, en définitive, la contribution du Sud à la culture de l’Inde, et non l’impossible définition d’une culture dravidienne indépendante.

Après 1850, la langue anglaise, et à travers elle le roman russe ou français et tous les courants de pensée de l’Occident, les réformateurs marathes ou bengalis ouvrent une autre ère culturelle et substituent au sanskrit des normes esthétiques nouvelles. L’éveil nationaliste change l’horizon social et politique. Techniques et notions modernes exigent un vocabulaire approprié. La presse (1880 env.), la radio (1927), le film (1935) renouvellent les formes d’expression: traductions, essais, romans, nouvelles appellent un style littéraire plus direct, proche de la langue parlée. Face à l’anglais et à l’hindi, dont on veut faire la langue nationale de l’Union indienne, entre une tradition figée et la pluralité des dialectes qui ont leur vie propre, doit s’imposer une langue de bon aloi, reflet de l’idiome quotidien. Mieux préparé par son passé récent, le malay lam a l’une des littératures modernes les plus brillantes de l’Inde, en poésie comme dans le roman réaliste. Le telugu a trouvé dans les dialectes côtiers la matière d’une norme actuelle et s’exprime de façon naturelle, ouvert à tous les courants. Mais le kanna ボa, fortement conscient de son héritage culturel, semble plus conservateur, et le tamoul franchement réactionnaire; pourtant une timide veine réaliste, un certain souci de modernité dans le ton, la popularité de certains écrivains politiques d’un langage direct rassurent face au maintien artificiel de normes littéraires menaçant l’avenir d’une littérature vivante. Partout, en tout cas, la production est abondante, et si peu d’œuvres prétendent à une audience internationale, l’absence de traductions et une diffusion déplorablement organisée en sont largement responsables.

3. La littérature anglophone

La littérature indienne anglophone est née parmi les élites anglicisées du Bengale, berceau de l’occupation étrangère dans le pays. Inscrite dès le départ dans une optique multiculturelle, l’œuvre de R m Mohan Roy (1772-1833) vise une synthèse entre l’Orient et l’Occident. Depuis le siècle dernier, l’Inde exerce sur l’Europe une puissante fascination à travers les philosophies popularisées par Swami Vivekananda et えri Aurobindo et grâce à des intellectuels voyageurs, telle Toru Dutt (1856-1877), jeune poétesse à la fois anglophone et francophone qui laisse derrière elle le volume posthume des Ancient Ballads and Legends of Hindustan (1882).

Réalisme et poésie

Avec Mulk Raj Anand (né en 1905), le roman indien puise aux sources du réalisme européen des années trente. Inspiré par une esthétique marxiste, Anand dénonce l’exploitation sociale fondée sur le système des castes dans Untouchable (1935) et Coolie (1936). Dans son roman philosophique The Serpent and the Rope (1960), Raja Rao amorce une recherche au carrefour de l’éthique brahmanique, de la tradition du siècle des Lumières en Europe et de la spiritualité cathare. Cette œuvre déroutante progresse plus par associations d’idées que par une construction logique. Comme K. S. Venkataramani avec Kandan the Patriot (1932), Rao évoque dans Kanthapura (1938) l’épopée de G ndh 稜 et les idéaux de la saty graha (non-violence).

Sans doute le plus sophistiqué des écrivains indiens anglophones de la première génération, R. K. Narayan (né en 1907) s’inspire de la grande tradition réaliste britannique. Il a su faire de la ville de Mysore, dans le Sud, un microcosme de fiction rebaptisé «Malgudi». Chaque volume nouveau de son œuvre abondante reprend l’examen minutieux de cette communauté variée et pittoresque où les naïfs, souvent oisifs, se laissent berner par les manipulateurs professionnels en tout genre. Dans Le Mangeur d’homme (1961), un imprimeur paisible voit son monde envahi par Vasu, taxidermiste de son état et collectionneur de conquêtes tant féminines que cynégétiques. Dans The Vendor of Sweets (1967), Jagan, grand lecteur de la Bhagavad G 稜t et adepte du Mah tm G ndh 稜, se trouve soudain propulsé dans un monde qu’il préférerait éviter: son bon à rien de fils ramène une femme américaine et un projet insensé de développement d’une machine automatique à écrire des romans. L’œuvre de Narayan abonde en portraits savoureux comme celui du petit garçon qui empoche l’argent destiné par le grand-père religieux à acheter du sucre pour nourrir les fourmis de la terrasse. Dans «A Horse and Two Goats» (1970), l’auteur évoque la déconvenue d’un touriste américain qui découvre une merveilleuse sculpture au bord du chemin et qui exhibe ses dollars, pensant l’acheter au vieux berger assis tout près. Ce dernier prend l’argent, imaginant que le Blanc le lui a donné en paiement de ses maigres chèvres. La narration oscille entre chacun des personnages principaux, laissant au lecteur la possibilité de partager chaque point de vue. L’auteur se garde bien d’ajouter un commentaire moralisateur.

Narayan est aussi l’un des adaptateurs en anglais moderne du Mah bh rata et du R m ya ユa , les deux écrits qui fondent la tradition littéraire indienne et qui constituent encore aujourd’hui une source inépuisable de récits oraux et de valeurs de référence pour la société. Narayan sait, à l’occasion, se faire grave, lorsque, dans The Dark Room (1938), il dénonce l’exploitation de la femme par l’homme. Cependant, chez lui, la satire cède rapidement le pas à une observation parfois caustique mais jamais polémique. Narayan aime trop les personnages souvent excentriques qu’il décrit pour les réduire à des fantoches méprisables.

Alors que Narayan est resté fidèle à son pays d’origine, d’autres ont choisi l’Angleterre. Nirad Chaudhuri (né en 1897) représente peut-être le mieux cette ambiguïté de l’Indien vis-à-vis de la culture britannique; il dédie son Autobiography of an Unknown Indian (1951) «à la mémoire de l’Empire britannique en Inde, qui nous a conféré le statut de sujets sans nous octroyer la citoyenneté; empire auquel chacun d’entre nous a lancé le défi civis britannicus sum , car tout ce qui était bon et vivant en nous a été produit, façonné et encouragé par la même domination britannique». C’est une Inde différente, chaleureuse et changeante, que nous fait découvrir Ved Mehta dans ses récits autobiographiques tel The Ledge between the Streams (1984). A Suitable Boy (1993) de Vikram Seth s’inscrit aussi dans la longue tradition du roman réaliste largement inspiré par l’exemple anglais.

La diaspora indienne est richement représentée en littérature, comme en témoigne la popularité d’un V. S. Naipaul, né à Trinidad, aux Antilles. Hanif Kureishi évoque l’univers de l’immigration à Londres dans The Buddha of Suburbia (1990), livre brillant et impertinent. Dans le même milieu cosmopolite se situe l’intrigue de Bombay Duck , de Farrukh Dhondy (1990). Rohinton Mistry, émigré au Canada, fait revivre son pays natal dans Such a Long Journey (1991), roman qui mêle destinée privée et évolution historique nationale.

Proportionnellement moins abondante et moins riche que le roman, la production poétique indienne s’enorgueillit pourtant du Bengali Rabindran th Tagore (1861-1941) qui, dès le début du siècle, s’illustre avec ses compositions lyriques et métaphysiques (G 稜t ñjal 稜 , 1912). Son œuvre obtient le prix Nobel de littérature en 1913. Une nouvelle génération apparaît dans les années cinquante et soixante, dans le sillage de l’indépendance. Le Writers’ Workshop de Calcutta rassemble nombre de jeunes poètes, tels Nissim Ezekiel, Kamala Das et Shiv Kumar, qui se réfèrent notamment à la tradition moderniste européenne.

Le roman féminin

Les romancières indiennes se font entendre de plus en plus distinctement à partir des années cinquante. Kamala Markandaya, dans Nectar in a Sieve (1954), dépeint avec force l’engrenage de la pauvreté et de la déchéance dans un roman qui donne le rôle principal à une mère héroïque seule face à son destin tragique. L’opposition entre ville et village déchire les personnages de Music for Mohini (1959), de Bhabani Bhattacharya. Le film de James Ivory inspiré de Heat and Dust (1975) renforce la popularité de Ruth Prawer Jhabvala, romancière née en Allemagne, mariée à un Indien et résidant maintenant aux États-Unis. Sa position à la Joseph Conrad dans une société d’adoption lui confère un statut particulier fait de familiarité et de recul critique. Également expatriée maintenant, Bharati Mukherjee retrace dans Jasmine (1990) le parcours picaresque d’une émigrante indienne aux États-Unis. La Pakistanaise Bapsi Sidhwa, qui a passé de nombreuses années en Amérique, remet en question la soumission traditionnelle des femmes dans The Bride (1983).

Mais c’est Anita Desai (née en 1932) qui représente le mieux la sensibilité moderne de la femme indienne dans le roman. Après des œuvres où règne une atmosphère de calme apparent cachant des tempêtes de passion, Anita Desai a maintenant atteint une maturité artistique qui la place au rang des meilleurs écrivains de son continent. Nanda Kaul, l’héroïne âgée du Feu sur la montagne (1977), a décidé de vivre une retraite paisible dans les contreforts de l’Him laya. Sa vie prend un tour inattendu avec l’arrivée de sa petite-fille, qui emplit soudain son existence de recluse volontaire. Dans In Custody (1984), Deven, obscur universitaire admirateur fou de Nur, le «plus grand poète vivant», se ruine dans son désir monomaniaque d’enregistrer les «perles de sagesse» qui sortent de la bouche du «grand homme», maintenant dégénéré et entièrement dominé par une femme cupide et cynique. La voix narrative se fait discrète et préfère le «mode mineur», à la Katherine Mansfield. Le jugement implicite n’en est pas moins féroce. Desai affectionne particulièrement les personnages en marge de la société: dans Le Bombay de Baumgartner (1988), elle suit la descente aux enfers de son héros, juif échoué dans la mégapole indienne à la suite de l’arrivée de Hitler au pouvoir. On n’a guère été plus loin dans la froide évocation de l’horreur et du tragique.

La métafiction: Rushdie et les autres

G. V. Desani occupe une place à part avec son roman inclassable All About H. Hatterr (1948), délire philosophico-joycien renvoyant dos à dos les clichés de la pensée orientale et occidentale. Un semblable jeu parodique caractérise l’œuvre de Salman Rushdie né en 1947, et le romancier le plus doué de sa génération. L’écriture de Rushdie vise à corriger une vision de l’Inde trop souvent perçue en Occident à travers les lunettes déformantes de l’impérialisme à la Kipling. Il rejette également une image fournie par certains intellectuels des années trente, tel E. M. Forster, pour qui le continent demeure «insondable». Rushdie dénonce la sanctification d’un pays faussement considéré comme le paradis des non-violents. Il s’insurge aussi contre la vision christique à travers laquelle l’Occident perçoit G ndh 稜.

Synthèse de l’Orient et de l’Occident, inspiré par le réalisme magique de García Márquez, par Laurence Sterne et Günter Grass, Rushdie est surtout un conteur incomparable dont l’art consommé apparaît dans Les Enfants de minuit (1981). La tradition du roman historique se mêle ici aux Mille et Une Nuits et au Mah bh rata . L’oralité et la culture cinématographique des Bombay Talkies font irruption dans le récit avec un système narratif où voisinent métafiction et références multiples à la mythologie et aux grands épisodes de l’évolution de l’Inde. Parodiant les slogans politiques promettant que les enfants de l’indépendance seront une génération magique, Rushdie prend la formule au pied de la lettre et dote tous les bébés nés le 15 août 1947 à minuit de pouvoirs fabuleux. Mais le conte de fées tourne vite à la tragédie à mesure que s’accélèrent les luttes partisanes. À travers le fantastique, l’auteur offre une illustration comique mais percutante de la corruption des idéaux par la petitesse humaine.

Rushdie excelle dans le genre picaresque. Sous sa plume, Indira G ndh 稜, la Veuve des Enfants de minuit , Zia, dictateur du Pakistan, ou son rival légendaire Ali Bhutto, dans Shame (1983), deviennent les acteurs d’une farce tragique. À la différence de Kushwant Singh, dont le Train to Pakistan (1956) décrit les massacres qui ont suivi la partition de l’Inde, Rushdie aborde l’histoire de manière humoristique. Cela n’enlève rien à l’horreur des événements évoqués, comme lorsqu’il retrace le massacre d’Amritsar au cours duquel le général Dyer fit tirer sur une foule de manifestants pacifiques en 1919.

L’art du conteur, comparé à celui du cuisinier, consiste à «changer la saveur en degré et non en nature» et, avant tout, à apporter du sens. Exigence de liberté qui a paru insupportable à certains. La fatwa lancée après la publication des Versets sataniques (1988) par l’im m Khomeyni contre Rushdie, merveilleux conteur d’histoires et écrivain engagé dans la défense de la dignité humaine et de la liberté des peuples (Le Sourire du jaguar: un voyage au Nicaragua , 1987), symbolise peut-être le paradoxe de cette fin de siècle où cohabitent de formidables espoirs de progrès et une redoutable peur du changement conduisant à un repli sur l’obscurantisme aveugle.

Passé maître dans l’art de la fabulation, Rushdie a suscité de nombreux disciples. Dans Les Feux du Bengale (1986), Amitav Ghosh suit ses personnages plus grands que nature depuis leur village du delta jusqu’aux rives du golfe Persique où les immigrés indiens tentent de subsister malgré l’exploitation de la bourgeoisie locale. Shashi Tharoor raconte dans Le Grand Roman indien (1989) l’épopée de G ndh 稜 en superposant aux acteurs de la vie politique moderne les personnages mythiques du Mah bh rata . Parmi les écrivains les plus prometteurs, on trouve Firdaus Kanga, l’auteur de Trying to Grow Up (1990).

La littérature indienne moderne connaît un renouveau particulier; libérée du conformisme, elle explore avec succès les voies d’un multiculturalisme qui s’appuie sur une tradition millénaire bien vivante malgré l’épisode de la colonisation.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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